En attendant la deuxième partie de l'émission consacrée à Lionel Jospin (1) je vous invite à revisiter ce fameux tournant de 1983. Pour avoir porté le fer, en militant socialiste, contre cette ligne dès la préparation du congrès de Bourg-en-Bresse - mais seulement à ce moment là - je peux signifier que Jean-Pierre Chevènement et le CERES ne manquaient pas d'arguments de contestation. (2)

Souvenons-nous du contexte. Les allemands venaient de rafler les fruits de notre politique de relance de la consommation par la hausse du pouvoir d'achat des ménages quand nos capacités de production et notre offre sur le marché national restaient inférieures à la demande et/ou non compétitives. Résultats : déficit du commerce extérieur et perspective de croissance révisée à la baisse. Le ministre de l'économie de l'époque, Jacques Delors, en appelait dès 1982 à “la pause” dans les mesures salariales et sociales puis à la rigueur. Le débat sur le décrochage du franc vis à vis du mark, préconisé initialement par Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement et quelques grands chefs d'entreprise, se solda par le choix présidentiel de la fidélité au SME (système monétaire européen) avec les effets induits inhérents à cette politique augurée par VGE que nous dénoncions: révision de croissance à la baisse, rigueur salariale et sociale, chômage de masse. Au nom des grands équilibres (commerce extérieur, budget social et de l'Etat, etc.), la parenthèse de la rigueur prenait le pas sur l'autre politique! Avant que ne fût aussi remise en cause dès 1984 nos velléités de politique industrielle quand le gouvernement de Laurent Fabius devait plus tard faire le sale boulot dans le cadre de la politique dite de modernisation ( en fait restructuration des “vieilles industries” : charbon, acier, etc.) tout en renonçant à la politique des filières industrielles qui justifiait notamment les récentes nationalisations des grands groupes industiels et commerciaux et des grandes banques d'affaires.

On connait bien la suite avec la désaffection durable de notre électorat populaire… Le premier secrétaire du parti socialiste, Lionel Jospin employait le terme de parenthèse de la rigueur. Laquelle ne s'est jamais refermée depuis. C'est le fameux Bad-Godesberg rampant que nous dénoncions par anticipation dès les congrès précédant la victoire de l'Union de la gauche et auquel se réfèrent a postériori et avec aplomb ceux qui saluent l'entrée dans la modernité du socialisme français à son  ralliement aux politiques économiques et monétaires d'antant. Ce qui permit, selon ces mêmes thuriféraires du social-libéralisme, de faire le grand marché puis l'union européenne.

Pour une parenthèse…(3)

X D

(1) “Jospin est de retour. Mais pas pour des raisons politiques. Pour l’Histoire, assure Patrick Rotman, auteur du documentaire “Lionel raconte Jospin”. Dans ce film en deux parties que diffuse France 2 les 14 et 21 janvier, l’ancien Premier ministre livre dans un récit à une voix sa vérité sur les différents épisodes de sa carrière avec, pour seul contre-point, des images d’archives.” RFI

(2) J'étais par ailleurs membre de la section de Bourg-en-Bresse  à cette époque et je garde une mémoire vive du fort impact de notre prestation sur les camarades et les élus lorsque nous prîmes la parole pour défendre la motion du CERES. Le député-maire de la ville, Louis Robin, par ailleurs courtois sinon chaleureux à notre égard, devait même user d'arguments spécieux pour dissiper le doute qui gagnait l'assistance ( du style : tout ceci est très  séduisant sur le papier mais avec des arguments “protectionistes” de ce type nous n'aurions pas tenu trente jours au pouvoir). Les camarades de la majorité socialiste manifestèrent également en aparté leur inquiétude devant nos capacités d'entraînement. En présentation fédérale, la ligne du CERES faisant mouche. Et jusqu'aux rocardiens de saluer la clarté de notre exposé basé sur une analyse critique approfondie de la politique économique et sociale du gouvernement de Pierre Mauroy qui présentait entre autres inconvénients celui de trahir les attentes populaires.

(3) Il semble que le terme de “parenthèse libérale” a été employé par ceux qui, comme nous, dénoncions la logique implacable portée par la politique de rigueur quand les sociaux-démocrates et libéraux parlaient de “parenthèse de la rigueur” à l'instar du premier ministre de l'époque. Sur cette seule dimension sémantique, je plaiderai donc coupable pour avoir travesti le mot en dénonçant ses maux. Lequel d'entre-nous aurait-il introduit subrepticement cet adjectif qui signe par avance l'acte d'accusation ?